Les Tracés Perdus, 2016

Les Tracés Perdus, 2016 – 104,6*89,5 cms, Impression sur papier japonais, Edition  5 + 2AP – Installation, Toiles, Peinture, Bois

 

Ce travail fait partie d’une série d’installations que j’ai effectué dans un ancien site militaire de la NVA dans la foret de Brandebourg.

Dans cette pièce, étaient dessinées auparavant les cartes de vol des avions sur plexiglas. Le plafond était recouvert de toiles, que j’ai démantelées et remontées, à l’image d’une série de plans vides superposés. Le titre « Les tracés perdus » se réfère aux cartes effectuées à cette époque et disparues.

 

„Il y a des mots qui font naître des images et des images qui suggèrent des mots…

J’ai vu cette photo de Claire Laude, à Arles, à l’occasion des Rencontres Photographiques et de l’exposition « Errance Blanche », à l’étage de la maison qui accueillait FOTOHAUS / PARISBERLIN, 7 rue de la Roquette. On était au début de juillet 2017.

Une photo de dimension moyenne (…) tirée sur papier brillant avec une marge blanche, épinglée au mur, sans cadre, belle, esthétique, un monochrome blanc.  Le titre de la photo, éponyme à celui de l’exposition « Errance blanche », dit le mouvement, la durée et la couleur. Errer, verbe d’action signifiant se promener sans but précis.  On oserait lui substituer vagabonder, hésiter… autant d’actions qui intègrent la perception d’une temporalité dilatée, ralentie, qui suggère l’état d’esprit dilettante du sujet de l’action. J’éprouvai pour ces raisons liées à sa définition, une certaine étrangeté à concevoir l’errance comme la répétition d’une forme géométrique aussi régulière que le rectangle… alors je me suis attardée sur cette photo.

La photo est le résultat d’une installation de Claire Laude, dans un squat proche Berlin, il s’agit donc d’un travail caché, d’une intervention « sauvage » dans un espace abandonné, promis à la destruction, qui sert peut-être d’abri provisoire d’ici là. Le lieu choisi est favorable au thème de la photo, empreint de mystère, relativement secret ou plutôt, secrètement investi par des SDF ou des taggeurs qui couvrent les murs d’inscriptions colorées, de signes et de signatures pour dire « moi, j’existe ! ». La photographe œuvre aussi en secret, elle choisit de recouvrir les murs, de les habiller de blanc pour mettre en scène sa photo. Ainsi, la perception « blanche » est le résultat d’un recouvrement de l’espace, d’une disparition du lieu d’origine et des signes vivants qu’il pouvait exhiber.

Mais en recouvrant elle ne fait pas que cacher, elle donne autre chose à voir.  L’errance est rendue visible par une multiplication de strates, de couches faisant disparaître une réalité pour en imposer une autre. L’ « errance blanche » est non seulement un résultat photographique, mais une action qui s’inscrit dans un espace-temps, un projet de création qui n’est pas re-venir (venir en arrière) à la table rase, ni chercher l’espace vierge, mais recouvrit (tendre par-dessus) le réel et le temps.  Effacer, sans  gommer ni enlever, rajouter (venir par-dessus) en gardant la mémoire du passé, voilée. Traiter le plafond comme un mur, le mur comme un sol, opérer des glissements de matières et de sens, rendre le lieu illisible et inutile, tout à fait artificiel, en faire un objet d’art.  Cet habillage de l’espace par la main de l’artiste tient aussi du travail du peintre, puisque c’est avec des toiles et de la peinture que l’espace est transformé, littéralement changé d’apparence et de destination.

Le lieu photographié est une composition de toiles libérées de leur châssis et peintes en blanc. Les traces des châssis sont visibles, spectrales, elles attestent, si on en doutait, de leur provenance et de leur fonction première. La référence à l’univers du peintre est explicite.  Toutefois, la photographe s’en empare et les détourne vers son projet photographique, habiller le plafond de toiles  blanches, répéter le motif. Avec cette image, le travail du photographe rejoint le questionnement du peintre, comment exprimer dans deux dimensions, au format du cadre, un univers qui existe en trois ?  Pour cela Claire Laude joue, à la manière du peintre Kasimir Malévitch, à superposer des carrés blancs sur fond blanc, générant un espace monochrome. Jouant ton sur ton, le blanc sur blanc perturbe la perception de l’espace réel et lui substitue un espace mis en scène, à proprement parler, un espace artificiel.

Au théâtre, l’acteur qui porte un masque cache une réalité et son identité pour en créer d’autres aux effets cathartiques.  Cette photo est le résultat d’un espace théâtralisé qui vise à  troubler le spectateur, à avoir un effet sur lui. Si je regarde l’espace mis en scène, je vois le cadre de la porte qui est une ouverture qui permet entrées et sorties. Ici, le cadre de la porte, bien visible, signale une échappée, un point de fuite aménagés, possibles.  Mais, l’issue est condamnée par une toile, tout ramène l’œil et la conscience du spectateur à la dimension de l’espace photographique.  Errer, ici, c’est supprimer la possibilité d’une ligne de fuite, c’est ignorer (temporairement) un ailleurs, suspendre ce qui pro-jette (se jette en avant). C’est se heurter au plan du mur, se confronter à la répétition (répétition qui s’entend d’ailleurs dans l’assonance « errance blanche » du titre), c’est être contenu dans l’image, ramené dans la dimension du champ photographique, à cette chambre claire (la chambre de Claire), par opposition avec la chambre noire qui est le lieu du développement de la photographie argentique, antre du photographe, où la métamorphose s’accomplit.

Post-scriptum : les photos que Claire Laude réalise sur les lieux précis, prennent en compte leur dimension historique. C’est un aspect  que je n’ai pas beaucoup abordé ici, mais en regardant comment à elle avait travaillé au cours une résidence à Kaliningrad, on en percevra l’importance.“

Florence Laude, Images en Tête, 2017

 

„The title (…) of the exhibition “Errance blanche” (“white wandering”), refers to movement, to duration and to colour. To wander (…) is to roam, to be unsure… so many actions that make up the perception of an expanded time frame, slowed down, which suggests the dilettante state of mind of the subject of the action. (…)

The photograph is the result of an installation by Claire Laude, (…), it deals with a hidden work, a “wild” intervention in an abandoned space, intended for demolition, (…) a trace of mystery (…) The photographer labours here in secret, choosing to cover the walls and dress them in white in order to stage her photo. In this way, the “white” perception is the result of a covering of the space, of a disappearance of the original place and the living signs it might exhibit.

Yet in covering she is not only hiding, but offering something else to see. The wandering is made visible by a multiplication of strata, of layers that make one reality disappear only to impose another. The “white wandering” is not only a photographic outcome, but an action that inscribes itself in a particular time and space, a project of creation that is not a re-turn (coming back) to the tabula rasa, nor a search for virgin space, but a re-covering (over-laying) of the real and of time. To efface, without rubbing out or taking away, adding (coming-over) while preserving the memory of the past, veiled. Treating the ceiling like a wall, the wall like a floor, slipping between matter and meaning, renders the place unreadable and useless, wholly artificial, renders it an object of art. This dressing of the space by the hand of the artist also touches on the work of the painter, since it is with canvases and paint that the space is transformed, literally changed in its appearance and its destination.

The place photographed is a composition of canvases freed from their frames and painted white. The traces of the frames are visible as spectres, and attest, in case we had any doubt, to their provenance and their primary function. The reference to the universe of the painter is explicit. (…) With this image, the work of the photographer returns to the questioning of the painter, (…) to Kazimir Malevich’s approach to painting, to superimposing white squares on a white background, generating a monochrome space. Tone playing on tone, the white on white perturbs the perception of the real space and substitutes a staged space in its place, or strictly speaking an artificial space.

(…) Here, the frame of the door, clearly visible, signals a vista, a prepared, possible vanishing point. But the outcome is cut short by a canvas, everything returns the eye and the awareness of the viewer to the dimension of the photographic space. To wander, here, is to suppress the possibility of a converging line of flight, is to ignore (temporarily) an elsewhere, to suspend that which pro-jects (throws itself ahead). It is to collide with the plane of the wall, to confront repetition (…), it is to be contained in the image, gathered within the dimension of the photographic field, in this camera lucida (…) by contrast with the dark room that is the site of development of film photography, the den of the photographer, where the metamorphosis takes place.“

Florence Laude, Images en Tête, translation Florence Reidenbach, 2017

 

Les Tracés Perdus, 2016 – 104,6*89,5 cm, Druck auf japanisches Papier, Edition 5 + 2AP- Installation, Stoffe, Malerei, Holz

Die Arbeit gehört zu einer Serie von Installationen, die ich in einer verlassenen NVA-Militäranlage mitten im Brandenburger Wald gemacht habe.

In diesem Raum wurden früher die Luftkarten auf Plexiglas gezeichnet. Die Decke war mit Stoffen verkleidet, die ich zerlegt und wiederzusammengefügt habe. Als leere, übereinandergelagerte Pläne stehen sie als Metapher für die verschwundenen Karten, auf die sich der Titel « Les tracés perdus » (»Die verlorenen Striche«) bezieht.

 

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